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Natures mortes : le garde-manger baroque

Si nous devions manger uniquement les aliments de saison, sans serres ni importations venues de l’autre bout du monde, saurions-nous ce qui est de rigueur aujourd’hui ? La réponse à cette question est certainement non. Nous avons grandi entourés de réfrigérateurs pleins toute l’année, avec des fraises en décembre et des oranges en juillet, et nous avons peu à peu perdu ce récit saisonnier qui rythmait autrefois la vie des gens, y compris à table.

Curieusement, il existe un lieu où ce récit reste intact : la peinture de natures mortes. Loin d’être de simples « jolies compositions », les natures mortes baroques sont de véritables documents gastronomiques et agricoles. Un peintre du XVIIe siècle ne pouvait pas représenter un melon au mois de janvier car ces derniers n’étaient tout simplement pas présents sur les étals des marchés. Aujourd’hui, nous vous proposons de faire un petit voyage à travers ce calendrier peint, en se basant sur un exemple très concret : la série Les Quatre Saisons de Francisco Barrera (1638), conservée dans la Collection Carmen Thyssen-Bornemisza.

La nature morte est un genre pictural centré sur des objets du quotidien — aliments, ustensiles de cuisine, fleurs — né avec force en Espagne et en Flandre entre les XVIe et XVIIe siècles. Son point fort, en tant que source historique, tient précisément à sa minutie : le peintre travaille d’après nature, avec les produits qu’il a physiquement sous les yeux. Il recherche un réalisme extrême dans les textures, le degré de maturité et la couleur de chaque pièce.

Là se trouve la clé : avant le transport mondial et la conservation par le froid, manger de saison n’était pas un choix « écologique » ni une mode ; c’était, tout simplement, la seule option possible. C’est pourquoi, lorsqu’une nature morte nous montre des artichauts, des cerises et des asperges réunis, il ne s’agit pas d’une licence artistique : c’est une photographie fidèle du marché de ce mois précis.

Il existe aussi un phénomène fascinant : l’arrivée progressive des produits du Nouveau Monde (tomate, poivron, haricot, pomme de terre ou maïs), qui se sont intégrés très lentement aux natures mortes espagnoles, souvent mêlés aux produits traditionnels d’origine méditerranéenne et asiatique. Les tableaux de Barrera captent précisément ce moment de transition.

 

Le calendrier de Francisco Barrera (1595-1658)

Dans cette série, chaque toile est une allégorie saisonnière : une figure symbolique en arrière-plan indique de quelle époque de l’année il s’agit, tandis qu’au premier plan un étal chargé de produits nous montre, avec beaucoup de détails, ce que l’on cultivait, pêchait ou chassait à ce moment-là. C’est l’un des témoignages les plus complets que nous ayons sur l’alimentation au XVIIe siècle.

Le Printemps : Représenté par Flore, déesse des fleurs. Sur l’étal, on trouve des cerises, des nèfles, des pommes, des citrons, des asperges, des fèves, des artichauts, des fromages, entre autres. Ces éléments renforcent la symbolique du printemps.

Barrera Francisco, Le Printemps 1595-1658

L’Été : Un jeune homme portant une gerbe de blé sur les épaules symbolise l’été. Parmi les aliments apparaissent melon, pêches, poires, prunes, figues, gaufrettes, douceurs, miel… À l’arrière-plan, des scènes illustrent des paysans récoltant le blé. L’été est avant tout le temps de la moisson des céréales et de l’abondance des fruits sucrés.

Barrera Francisco, L’Été 1595-1658

L’Automne : La composition tourne autour des vendanges : au premier plan, un jeune homme cueille du raisin sur une treille et le charge sur un âne, tandis qu’à l’arrière-plan un groupe vendange un champ de vignes. L’étal montre du raisin, des pommes, des grenades, des poires… L’ensemble tourne autour de la récolte automnale, reflétant les fruits à noyau, la maturation et les conserves propres à cette période de l’année.

Barrera Francisco, L’Automne 1595-1658

L’Hiver : Au premier plan, on voit un personnage se réchauffant les mains devant les braises, avec un paysage enneigé en arrière-plan. Ici, ce que l’on trouve sur l’étal, ce sont des charcuteries, des pots de confiture, des conserves, des douceurs… L’hiver, à la différence des autres saisons, est surtout un temps de conservation — abattage du cochon, nougats, confitures — plus que de récolte fraîche.

Barrera Francisco, L’Hiver 1595-1658

Au-delà de nous dire quand est-ce que chaque chose se consomme, les natures mortes nous permettent de voir à quoi ressemblait physiquement chaque aliment avant que la sélection génétique et la culture intensive ne les transforment.

Si l’on compare les artichauts, les carottes ou les pastèques de ces tableaux avec ceux d’aujourd’hui, les changements sont évidents : ils sont plus petits et irréguliers, les couleurs sont moins homogènes et présentent des formes que nous aurions aujourd’hui du mal à reconnaître. Les carottes, par exemple, n’étaient pas toujours orange (il en existait des violettes et des blanchâtres) ; les pastèques présentaient une chair beaucoup moins rouge et compacte, pleine de vides à l’intérieur ; et de nombreux fruits à noyau, comme les pêches ou les prunes, étaient représentés petits, duveteux et à un stade de maturité très marqué, loin de l’uniformité des supermarchés actuels.

Ces détails ne relèvent ni du hasard ni de la licence artistique : le peintre peignait exactement ce qu’il avait devant lui. C’est pourquoi les historiens de l’alimentation et les botanistes utilisent souvent la peinture de natures mortes comme source pour reconstituer l’évolution des variétés agricoles, tout comme un naturaliste se servirait d’un herbier.

Mettre en parallèle ce « calendrier peint » avec notre réfrigérateur invite à une réflexion simple mais inconfortable. Nous avons gagné en accessibilité à presque tous les produits presque tous les jours de l’année, mais nous avons probablement perdu la saveur propre à chaque saison, le rythme naturel qui structurait la cuisine et le lien direct avec le territoire.

La prochaine fois que vous vous promènerez au marché ou ouvrirez votre réfrigérateur, il vaut peut-être la peine de se poser la question à l’envers : parmi ces produits, lesquels Francisco Barrera aurait-il pu peindre ce mois-ci même ?

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Disseny web: Qucut Produccions + Marc Julià Disseny gràfic: Laura López Martí

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